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Abdelmalek Sayad, hommage au sociologue de la dignité

by Taoufik Rouabhi

Le 13 mars 1998 s’éteignait l’une des consciences les plus lucides de la pensée migratoire contemporaine : Abdelmalek Sayad. Sociologue d’une exigence rare, il a profondément transformé notre manière de penser l’émigration et l’immigration.

Abdelmalek Sayad, dont c’est aujourd’hui le 28 ème anniversaire de la mort, a été un sociologue essentiel du XXe siècle. À rebours des lectures administratives, statistiques ou sécuritaires, il a déplacé le regard. Il a rappelé, avec une rigueur implacable qu’on ne peut comprendre l’immigration sans comprendre l’émigration. Et que l’on ne peut comprendre l’émigré sans comprendre l’histoire coloniale.

Sayad n’a pas seulement enrichi la sociologie — il lui a rendu sa responsabilité morale et politique.

Né le 24 novembre 1933 à Beni Djellil, en Petite Kabylie, il grandit dans une société bouleversée par la colonisation. Élève brillant, formé à l’École normale de Bouzaréa puis à l’université d’Alger, il devient instituteur avant de rencontrer Pierre Bourdieu au cœur de la guerre d’indépendance. Ensemble, ils publient en 1964 Le Déracinement, enquête majeure sur la destruction des structures rurales algériennes par la politique coloniale. Sayad n’est pas un simple collaborateur : il apporte sa connaissance intime du terrain kabyle et ouvre à Bourdieu l’accès à une réalité sociale que celui-ci n’aurait pu saisir seul.

Installé en France après l’indépendance algérienne, Abdelmalek Sayad poursuit une carrière au Centre de sociologie européenne, puis devient directeur de recherche au CNRS et enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales. Mais son objet ne change pas : comprendre la condition migrante dans toute sa complexité historique et symbolique.

Il rompt avec les approches technocratiques. Pour Sayad, l’immigration n’est ni un flux de main-d’œuvre ni un problème administratif : c’est un fait social total. Elle engage l’économie, la famille, la mémoire, la politique, l’État, la langue, la dignité.

Son apport majeur tient dans cette formule devenue célèbre : la « double absence ». L’émigré devenu immigré est absent de son pays d’origine — qu’il a quitté — et absent du pays d’accueil — qui ne le reconnaît pas pleinement. Cette tension structurelle produit une souffrance spécifique, faite de déclassement, d’invisibilité et d’attente.

Son ouvrage posthume, La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré (1999), préfacé par Bourdieu, synthétise des années d’enquêtes auprès des travailleurs algériens en France. Il y montre que l’immigration est indissociable de la domination coloniale prolongée sous d’autres formes.

Là où Bourdieu analyse principalement les classes sociales, Sayad introduit la dimension migratoire et postcoloniale. Il rappelle que « penser l’immigration, c’est penser l’État », car c’est l’État qui produit la catégorie d’ « immigré », la nomme, l’administre et la contrôle.

Après le décès d’Abdelmalek Sayad, le 13 mars 1998, à l’âge de 64 ans, son épouse, Rebecca Sayad, a conservé l’ensemble de ses archives. En 2004, elle en a confié le classement à l’association Génériques. Une première phase de travail a consisté à récoler, nettoyer et reconditionner les documents.

Conformément aux souhaits de Rebecca Sayad, le fonds a ensuite rejoint, en 2006, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. En 2009, il a fait l’objet d’un pré-classement réalisé par des apprentis archivistes de l’Association de prévention du site de la Villette (APSV), dans le cadre d’une formation professionnalisante.

En 2014, le traitement du fonds a été repris par l’archiviste du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Marie-Laure Bachèlerie. À l’issue de ce travail, les archives ont été versées en janvier 2015 aux Archives nationales à titre de don, Abdelmalek Sayad ayant été chercheur au CNRS de 1977 jusqu’à son décès en 1998.

Dans un contexte où l’immigration est cyniquement réduite à des colonnes de chiffres, à des flux à contenir ou à des peurs à instrumentaliser, Abdelmalek Sayad nous rappelle une vérité que le débat public s’acharne à étouffer : derrière chaque statistique se tient une vie, un arrachement, une histoire traversée par la violence coloniale et les inégalités sociales.

Son œuvre dérange parce qu’elle démasque. Elle force à poser la seule question qui vaille : non pas comment les immigrés devraient se rendre acceptables, dociles ou invisibles, mais comment la société d’accueil se construit politiquement en les assignant, en les triant, en les intégrant à la marge ou en les rejetant au nom d’une identité qu’elle prétend menacée. L’immigration n’est pas un “problème” : elle est un révélateur. Elle révèle les contradictions d’une République qui proclame l’égalité tout en organisant l’exclusion sociale.

Vingt-huit ans après sa disparition, Sayad demeure l’un des rares sociologues à avoir restitué à l’exil sa profondeur historique et sa charge politique. Il a montré que l’immigré n’est pas seulement un travailleur déplacé, mais le produit d’un rapport de domination entre deux rives, d’une histoire coloniale jamais réellement assumée.

Son travail ne relève pas d’une simple sociologie de l’immigration : il est une sociologie de la dignité. Se souvenir de Sayad, le 13 mars, ne doit pas être seulement un geste académique ou commémoratif. C’est un acte politique. C’est rappeler que comprendre l’immigration commence par écouter ceux qui la vivent.

Parmi ses ouvrages essentiels

Le Déracinement- La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, avec Pierre Bourdieu, 1964, Les Éditions de Minuit.
L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité, 1991, Ed. De Boeck Université (réédité et augmenté en 2006 chez Raisons d’agir en trois volumes : L’illusion du provisoire ; Les enfants illégitimes ; La fabrication des identités culturelles).
Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles, avec Eliane Dupuy, 1995, Ed. Autrement.
La Double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, 1999, Ed. du Seuil.
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