1,1 million d’euros pour illuminer Toulouse. Comme chaque hiver, la ville « rose », soigne son image. Mais derrière l’éclat des LED et sous les guirlandes, y’a un malaise, quelque chose qui sonne faux. Comme une fissure dans le décor : 350 enfants dorment à la rue, dans le froid.

Cette année, la mairie de Toulouse a investi 1,1 millions d’euros pour décorer la ville et offrir un visage festif aux passant·es. Dix kilomètres de guirlandes et 450 motifs ont été disposés dans les rues : « On a voulu maintenir ce qu’on a fait l’année dernière, malgré la conjoncture » dixit Jean-Baptiste de Scorraille, adjoint au maire en charge de l’éclairage public, dans les colonne de La Dépêche du 28 novembre dernier.
Une somme conséquente qui fait briller les allées… Mais qui interpelle lorsque l’on quitte la lumière des boulevards pour s’approcher des recoins plus sombres du centre-ville. L’hiver est bien là, les températures chutent, et les appels au 115, le numéro d’urgence pour les personnes sans abris restent sans suite. Aucune solution d’hébergement n’est trouvée pour plus de 90 % des personnes qui appellent. A Toulouse, le réseau Éducation Sans Frontières (RESF) estime qu’actuellement 350 enfants scolarisés vivent à la rue.
A l’ombre des lumières
Toulouse début décembre, des sans-abris sont dehors par – 3° C. Sous un porche de la rue Bayard, une couverture grise dépasse d’un amas de sacs. C’est là que vit, depuis trois semaines, une famille bulgare : Marin et Stela, et leurs trois enfants, âgés de 4, 7 et 10 ans. Le petit dernier dort contre sa mère, emmitouflé dans une veste d’adulte. Le père, lui, surveille la rue, inquiet. « On se relaie, sinon on dort pas », murmure-t-il.
Chaque soir, à 18 h00 précises, Stela compose le 115. Le téléphone collé à l’oreille, elle écoute la sonnerie interminable. Puis la voix enregistrée. Puis le silence. Le même refrain : aucune place.
« J’appelle dix fois, vingt fois. Les enfants ont froid, ils sont fatigués. Je dis que le petit tousse, que le grand a de la fièvre. Mais personne ne répond », souffle-t-elle. Pendant ce temps, à quelques mètres, les décorations clignotent. Les enfants, eux, regardent les lumières comme un spectacle inaccessible.

Henri, 65 ans, malade
À quelques rues de là, près des allées Jean-Jaurès, Henri, 65 ans, tente de masser ses jambes raides.
« L’hiver, c’est le pire. Je sens que mon corps lâche », explique-t-il. Son sac plastique contient seulement quelques médicaments récupérés grâce à une association. Problèmes respiratoires, douleurs chroniques, tension instable : Henri devrait être à l’abri, mais il vit dehors depuis trois mois. « J’appelle le 115 toutes les nuits. Parfois, j’arrête au bout de cinq appels. Je suis fatigué.»
Sur son visage marqué, la lumière des décorations se reflète un instant. Il détourne le regard. « C’est joli, oui. Mais ça me rappelle juste que je n’ai nulle part où aller. » Un peu plus loin, les gens passent sans le voir.
Nadia et son enfant
Boulevard de Strasbourg, Nadia, 32 ans, porte son enfant de 5 ans contre elle, dans un manteau trop fin. Elle a fui une relation violente, s’est retrouvée à la rue faute de solution d’hébergement.
Sourire fatigué, regard déterminé. Elle aussi appelle le 115 chaque soir. Parfois elle pleure après le quatrième appel. Parfois elle se tait. « On me dit de rappeler demain. Mais demain, c’est encore dehors. » Elle passe la nuit dans un hall d’immeuble quand elle a de la chance. Sinon, sous une arcade. « Quand je vois les lumières de Noël, j’ai l’impression que tout le monde fête quelque chose. Mais moi, je fête rien. Je veux juste une chambre chaude pour mon enfant. »

Mourad, 48 ans
Du côté de la médiathèque José Cabanis, Mourad, 48 ans, étale un tapis de sol devant la porte d’entrée. Il a perdu son emploi, puis son logement, puis l’espoir de se relever. Il tousse longuement avant de reprendre son récit. Il est malade, une bronchite qui traîne depuis des semaines. « J’ai rappelé le 115 quatre fois aujourd’hui. A la dernière, ils m’ont dit qu’ils étaient désolés, qu’il n’y avait rien. Alors je reste ici. On s’habitue à tout, même à être invisible ».
Cet hiver, le contraste frappe fort à chaque coin de rue toulousaine. Les scènes se répètent, les visages changent, les prénoms aussi. La réalité, elle, reste la même : une ville brillante, illuminée, qui dépense plus d’un million pour faire scintiller ses rues… et qui laisse des enfants dormir dehors.
Le succès disait Winston Churchill, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ; Toulouse n’est pas loin du triomphe.
En France, les questions du logement et de l’hébergement relèvent d’abord de l’Etat. Mais les métropoles ont leur mot à dire et un peu de possibilité d’agir. En novembre 2022, Jean-Luc Moudenc avait d’ailleurs signé, avec une quarantaine d’autres maires de grandes villes, une lettre demandant à Elisabeth Borne, alors première ministre, de renoncer aux 14 000 suppressions de places d’hébergement d’urgence prévues à l’époque dans le projet de loi de finances de 2023. Mais deux ans plus tard, en janvier 2025, Toulouse n’apparaissait pas en tête de liste des villes s’engageant pour l’hébergement d’urgence pour pallier les déficiences de l’Etat. Et entre temps, en janvier 2024, le maire de Toulouse s’est illustré en critiquant une directrice d’école qui avait ouvert son établissement à des familles pour éviter que des enfants dorment à la rue au mois de décembre. Elle avait été convoquée au rectorat. Et le maire avait considéré qu’elle s’était « mise hors la loi ».
