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Antisémitisme, un livre contre l’instrumentalisation

by Taoufik Rouabhi

[Des livres et moi #2] – L’accusation d’antisémitisme est devenue quasi systématique à l’encontre de celles et ceux qui critiquent la politique d’Israël et affichent leur solidarité avec le peuple palestinien. Cette instrumentalisation était déjà à l’oeuvre il y a dix ans, comme le documentaient alors Alain Badiou et Eric Hazan. Un petit ouvrage à relire.

Peut-on encore critiquer la politique de l’État d’Israël sans être accusé de haïr les juifs ?

En 2015, dans un contexte marqué par les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper Cacher, Alain Badiou, philosophe marxiste, et Eric Hazan, fondateur de la maison d’édition La Fabrique (mort le 6 juin 2024) publient un court essai polémique et critique. Ils y interrogent l’usage contemporain de la notion d’antisémitisme, devenu un outil idéologique utilisé de manière inflationniste, jusqu’à devenir une rhétorique disqualifiant toute critique d’Israël et du sionisme.

En dénonçant l’usage abusif de l’accusation d’antisémitisme, les deux auteurs distinguent clairement l’antisémitisme historique enraciné dans l’Europe chrétienne, et les formes contemporaines qui lui sont abusivement assimilées. Selon eux, l’utilisation du terme d’antisémite aujourd’hui relève d’avantage du conflit politique autour de la question palestinienne, que d’une idéologie structurée comparable à celle du XXe siècle : « Les formes sous lesquelles existe aujourd’hui de l’antisémitisme en France sont très diverses et n’ont même souvent rien à voir entre elles. Depuis la dernière guerre mondiale, l’antisémitisme n’est plus soutenu en France par une sorte de consensus abject. Il persiste sous la forme de minorités disparates, activistes ou cachées », écrivent les deux auteurs.

Alain Badiou et Eric Hazan démontrent à travers ces pages que, régulièrement, toute critique de la politique de l’État d’Israël est assimilée à une forme d’antisémitisme même quand elle est fondée sur le droit international. Une assimilation qui permet selon eux de sacraliser l’État d’Israël et de disqualifier les mouvements de gauche, les intellectuels et les militants anticolonialistes : « (…) On voit sortir en octobre 2004 le rapport Rufin, commandé par le ministère de l’Intérieur, qui préconisait une loi qui pénaliserait la critique de l’État d’Israël. Ce fut d’ailleurs l’époque des premiers procès contre Daniel Mermet, contre La Fabrique Édition, puis contre Edgar Morin, Samir Nair et Danielle Sallenave. Procès intentés pour «  incitation à la haine raciale » par une officine nommée Avocats sans frontières ».

Une officine dont il est important de souligner qu’elle était présidée en 2009 par le franco-israélien Georges-William Goldnadel. Ce proche de l’extrême-droite, aujourd’hui habitué des plateaux des médias Bolloré, a notamment été l’avocat de Arcadi Gaydamak, trafiquant d’armes russes réfugié en Israël, d’Oriana Falacci, journaliste italienne ouvertement islamophobe et de Génération identitaire au moment de leur dissolution en 2021.

Dans leur ouvrage, Alain Badiou et Eric Hazan critiquent sévèrement le traitement médiatique de l’antisémitisme, jugé simplificateur et orienté qui sert avant tout à masquer les responsabilités politiques et à éviter toute remise en cause du capitalisme contemporain et de ses guerres.

L’Antisémitisme partout est un ouvrage qui distingue clairement racisme, antisémitisme, critique politique et conflit géopolitique. Il refuse que la morale remplace la pensée.

L’antisémitisme partout Aujourd’hui en France de Alain Badiou et Eric Hazan. Editions La Fabrique, 2015. 10 Euros.

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