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Adieu, mon Amouroux (2 – mon quartier méchamment gentrifié)

by Sabrina Sauzet Sellami

C’est un quartier populaire toulousain dont on parle peu. Enclavé au nord-est de la ville, entre Bonnefoy, Roseraie et Croix Daurade. Amouroux est un petit îlot « gaulois » qui résiste – pour combien de temps encore ? – à la gentrification qui arrive à grands pas et de tous les côtés. Deuxième partie: une critique de cet implacable processus de transformation.

Les bâtiments de la cité Amouroux (photo: S. Sauzet Sellami)

Il suffit de parcourir les avis Google ou Reddit (par exemple, celui-ci de 2021 ou cet autre de 2025) pour se rappeler qu’Amouroux a la réputation d’être mal famé, principalement du fait de ses habitants qui seraient « toujours à jeter leurs déchets par terre, à traîner devant les entrées des immeubles, à fumer dans les halls ». Si la ribambelle de commentaires ne désigne pas directement ces « branleurs » par leurs origines, on est assez aguerris pour savoir qui est pointé du doigt. On ne nous la fait pas à nous, on a l’habitude. Ces serial-commentateurs qui, de leur propre aveu pour certains, ne sont pas du coin, seraient probablement heureux de constater qu’à Amouroux, comme ailleurs, la tâche d’huile commence à pénétrer.

Depuis quelques mois, ou peut-être même quelques années, en tant qu’habitante du quartier, je remarque un changement dans l’air. Des va-et-vient de personnes qui, auparavant, ne rentraient dans « la zone » que parce qu’elles la traversaient en bus, ou qui passaient y chercher des choses qu’on ne trouve malheureusement que là. Des nouveaux venus, donc, des jeunes à cheveux colorés et à totebag Biocoop, des moins jeunes à vélo électrique ou vélo cargo avec un ou deux enfants dans la petite caisse en bois. Des personnes plus volontiers habituées à traîner vers Saint-Cyprien ou Bonnefoy semblent débarquer à Amouroux. Progressivement, ces va-et-vient se transforment en viens-et-reste, et apportent une autre couleur, une autre tonalité au quartier. Les poubelles dégueulent moins, c’est vrai. Mais je ne crois pas que ce soit parce que ces nouveaux habitants soient plus propres ou disciplinés. Je crois que c’est parce que les services de nettoyage de la municipalité passent plus souvent et qu’en conséquence, les papiers qui remplissaient les poubelles à ras bord jonchent moins le sol, à présent.

Cette propreté apparente cache des réalités moins jolies. On peut évidemment d’abord citer la hausse des prix de l’immobilier. Il y a quelques années, lorsque je cherchais un appartement avec mes enfants et que j’ai visité celui que j’occupe actuellement, l’agent immobilier m’a clairement expliqué que le profil recherché était le suivant : en ménage, avec des enfants ou en projet d’en avoir, avec un bon travail (« ah, prof, c’est parfait ça ! »), et surtout, « il faut des gens tranquilles ». Comme s’il craignait de me voir fuir, il répétait sans cesse que « ici, c’est de plus en plus calme » grâce à la venue de ces nouveaux profils. Il n’y a pas grande difficulté à comprendre quel genre de « profil » est écarté de cette course au logement. Surtout, il insistait beaucoup sur la possibilité de racheter l’appartement : être propriétaire, le Saint Graal pour tout individu qui se respecte.

Mais au-delà de la question de l’habitat, très importante, la gentrification induit d’autres changements. Si Amouroux connaît le même sort que ses voisins, c’est toute une vie de quartier qui risque d’être transformée. Ce sont des dynamiques et des solidarités qui vont se retrouver fragilisées par l’adjonction volontaire d’habitants qui viendraient supposément apporter de la mixité sociale à un espace qui en aurait cruellement besoin. Vecteurs de mixité sociale? Plutôt venus pacifier un lieu fantasmé comme dangereux et communautariste. À cet égard, les articles de La Dépêche concernant le quartier sont très évocateurs. Il n’y a qu’à taper « la dépêche quartier Amouroux » sur Google, pour constater aussitôt que le sort journalistique d’Amouroux est le même que celui de toutes les cités de France : s’il est évoqué par la presse généraliste, c’est pour parler « émeutes », « barricades en flammes », « tirs de mortiers », « trafic » ou « caméras ». Sommes-nous bien surpris ? Un article titre même : « On ne veut pas devenir Le Mirail ou les Izards » ( La Dépêche du 9 août 2019), comme si tous les quartiers populaires étaient interchangeables et peuplés de dealers.

Le terrain de foot d’Amouroux avec vue sur pavillons (photo: S. Sauzet Sellami)

Dans cette optique, la gentrification est censée être une réponse à tous les problèmes. Les classes moyennes qui n’ont pas les revenus nécessaires pour se payer un appartement en centre-ville peuvent prétendre à s’éloigner un peu, contre promesse d’un service de transports en commun correct qui leur permettra de rejoindre ce dit centre-ville aussi vite que possible. Dans le même temps, leur installation dans des « zones sensibles » fonctionne comme un gage de pacification de ces espaces. Gagnant-gagnant pour les pouvoirs publics et les classes moyennes bobo chic. Et à ce jeu-là, les perdants sont toujours les mêmes, même si tout est mis en œuvre pour nous faire croire le contraire. « Voyez, vous aurez bientôt le métro et des bus qui passent plus fréquemment que toutes les demi-heures ! Voyez encore, il y aura autre chose que de vulgaires fast food ! Et voici que nous prévoyons d’installer d’énormes pots de fleurs pour donner une petite touche de nature à cet espace désolé et désolant. Vous pouvez dire merci ! »: tel est, en substance, le discours des décideurs publics.

La gentrification bat son plein partout en France (et ailleurs) et la mixité est vendue comme un incroyable atout pour les habitants. Mais les résultats laissent pour le moins interrogatif. Les expériences précédentes partout dans le monde démontrent que les nouvelles infrastructures, les efforts et l’argent injectés dans les quartiers populaires servent à appâter et accueillir de nouveaux arrivants, bien plus qu’à répondre aux besoins réels des habitant.e.s déjà sur place. De toute façon, ceux-ci seront bientôt relégués en périphérie, faute de pouvoir continuer de payer les loyers qui augmentent, ou par dépit de ne plus reconnaître leur lieu de vie.

Il n’est même pas utile de tourner le regard vers Montreuil ou Pantin, en banlieue parisienne, pour apprécier les fausses promesses de cette soi-disant mixité. Publié en novembre dernier, un reportage du média StreetPress fait ainsi état d’une situation amère vécue par des habitants du parc social de l’écoquartier de la Cartoucherie, à Toulouse. Alors que les habitants du parc privé de ce nouveau secteur bourgeois-bohème ont accès gratuitement à une salle de sport en bas de chez eux, ceux du parc social en sont purement et simplement écartés. StreetPress indique ne pas avoir obtenu de réponse de la part des différents bailleurs concernant cette situation, et la mairie a « quant à elle renvoyé à l’Office HLM » pour jeter la lumière sur cette affaire. Pour la mixité sociale, on repassera.

Les habitant.e.s d’Amouroux auront-ils droit aux mêmes différences de traitement ? C’est à craindre. Depuis 2019, il existe un projet de réhabilitation des halles, en friche depuis de nombreuses années. Situées au 42 chemin Amouroux, ces halles devraient bientôt se transformer pour prendre les mêmes airs que celles de la Cartoucherie. Le projet est simple : réhabiliter cet espace pour proposer un lieu de coworking ainsi qu’une cantine participative. Enfin, la construction d’une centaine de logements type « architecture nouvelle originale » est prévue pour couronner le projet, ce qui ne manquera pas d’attirer de nouveaux habitants avides de zumba et de mezze libanais pour clore une dure journée de labeur dans leur startup innovante. Pour une véritable mixité sociale, encore faut-il que les habitants des HLM aient accès, eux aussi, à la future salle d’escalade ou de squash indoor. Et… encore faut-il qu’ils en aient envie.

A propos de gentrification et de rénovation urbaine, à lire sur Chouf Tolosa:

- "Quand la rénovation urbaine tue la vie des quartiers", 27 avril 2023, un compte-rendu de la rencontre de la réalisatrice Fatima Sissani avec des habitant·es toulousain·es autour de son film "C"est une belle carte postale", consacré à la rénovation urbaine du quartier du Plan d'Aou à Marseille. 
- "C'est une belle carte postale: zoom sur la rénovation urbaine", 26 avril 2023, une critique du film de Fatima Sissani.
- "Ex-TESO, le projet "Grand matabiau, quai d'Oc" anime le débat sur la gentrification", 11 février 2021, à propos des transformations du quartier Bonnefoy.
- "Tour de vago dans les Izards des années 90", 20 novembre 2019, une balade vidéo un brin nostalgique.
- "Politique de la ville: des assises bien chiffrées, mais peu pensées", 26 septembre 2019, à propos de la signature de la nouvelle convention de la rénovation urbaine.

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