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Un taf oui, mais pas à n’importe quel prix !

by Khadija
Briques rouges et parasols, une vraie terrasse toulousaine du centre-ville… (DR)

Gagner sa vie, trouver un taf, ne fût-ce que pour quelques temps : pas vraiment facile quand on est jeune. La restauration rapide offre bien souvent une solution de repli. Et donne l’occasion d’éprouver les méthodes manageriales à l’oeuvre. Récit de l’intérieur.

Quand on est racisé.e et qu’on a un nom à consonance étrangère, il est très difficile de renoncer à un travail car on sait très bien qu’on aura beaucoup de mal à en trouver un nouveau. Mais pour autant doit-on accepter tout ce qui passe à n’importe quel prix ? Je ne pense pas. À travers ce récit personnel, je vais vous raconter une mauvaise expérience, vécue récemment.

Un jour, au début du mois de juin, ma colocataire me fait suivre une offre de travail dans la restauration rapide qu’elle avait vu inscrite sur la vitrine d’un restaurant près de chez nous. Très vite, je me présente pour déposer ma candidature et quelques jours plus tard, on m’appelle. Je suis aux anges, enthousiaste à l’idée de pouvoir commencer un nouveau travail, je me sens chanceuse d’avoir réussi à trouver un travail alors que nous sommes en crise économique. Je potasse ma connaissance de l’entreprise en me rendant sur leur site et me présente, tout à fait prête à leur en mettre plein les yeux. L’entretien se passe bien et on me propose tout de suite de faire un essai.

La restauration rapide, c’est fait de concessions, donc je m’adapte à tout ce qu’on m’impose : des horaires en coupures, un restaurant qui n’est pas là où je pensais postuler mais se trouve dans un autre lieu de la ville très fréquenté tard le soir ; et la perspective de finir parfois à 2 heures du matin, car c’est un nouveau restaurant qui s’ouvre. Je ne demande qu’une seule chose : avoir des week-ends de 2 jours consécutifs. Cette seule exigence est acceptée, je me sens presque gagnante.

Je fais mon essai dans l’un des restaurants déjà établi dans la ville et travaille avec une équipe de laquelle je ne ferai pas partie, mais ce n’est pas grave, tout se passe bien et je suis retenue.

Faire des concessions, serrer les dents

Quelques jours passent et la nouvelle équipe est appelée pour faire le ménage dans le nouveau restaurant et commencer à l’aménager avant son ouverture. Lors de cet après-midi, on rencontre l’équipe, et on apprend que, en fait, certains soirs du week-end, on pourra terminer entre 2h30 et 3h30 du matin.

La nouvelle me fait moyennement plaisir et je me sens déjà trompée par rapport à ce qu’on m’avait dit à l’entretien. Mais bon, peu importe, encore une concession, on serrera les dents. On apprend aussi ce jour là que le restaurant où nous travaillons n’a pas encore de numéro de SIRET. Mais la manager nous dit que nous signerons tou.tes une promesse d’embauche et que cela a la même valeur qu’un contrat. Un peu inquiète quant à la signature du contrat, j’appelle Pôle emploi où ma conseillère m’explique qu’une promesse d’embauche n’a aucune valeur juridique.

Quelques jours plus tard, une rumeur dans l’équipe dit qu’en fait nous ne toucherons nos paies que le mois d’après. N’ayant toujours pas signé de contrat et étant encore plus alarmée, je fais donc part à mes supérieurs de ce que ma conseillère Pôle emploi m’a dit et leur explique qu’étant donné que je touche le chômage et que j’ai prévenu Pôle emploi que je commençais un nouveau travail, il faut que mon contrat démarre au minimum au moment où j’ai commencé à vraiment travailler dans le restaurant. Et dans l’idéal (mais cela n’arrivera pas) au moment de mon essai.

Ils décident de faire signer les contrats de toute l’équipe en les datant de la semaine suivant le jour de l’ouverture réelle du restaurant, qui se faisait un dimanche. Je suis rassurée et confortée dans mon idée de continuer avec eux, même si cela signifie que certaines de nos heures ont été faites hors contrat.

Au début, les emplois du temps nous sont donnés une semaine à l’avance, voire moins. J’appelle la direction du travail et j’apprends que l’employeur à le droit de donner l’emploi du temps quand il le souhaite, tant que c’est « un délai suffisant ». Ça ne m’arrange pas mais peu importe, encore une fois, je m’habitue à cette équipe, j’aime bien l’ambiance. Bref, bien que ces horaires soient un peu épuisants, je me sens assez bien dans l’entreprise.

Une paye tronquée

La paie de juin nous est finalement remise par chèques début juillet. Toute l’équipe constate que nos heures effectuées avant le début du contrat ne nous ont pas été payées.

L’ambiance se dégrade et ces problèmes nous font perdre confiance envers nos supérieurs. Mais nous décidons d’essayer de régler cette situation en en parlant avec nos assistants managers et notre manager. Ils/elles sont compréhensi.ve.f.s et transmettent nos inquiétudes à la direction. Une réunion s’ensuit, avec les personnes qui gèrent les paies. Je demande à ce que mes heures soient régularisées sur mes paies suivantes. On me dit que ce sera fait, et étalé sur les deux prochains mois, juillet et août. Je décide donc de patienter.

Le jour même, j’ai un entretien avec ma manager pour faire un point sur comment je me sens au sein de l’entreprise. Je lui avoue avoir été inquiète concernant ma paye et confie que le rythme en coupure imposé par la boîte est extrêmement fatigant. Je lui dit aussi que sa façon de manager était parfois assez brusque et que j’aimerais beaucoup que cela en soit autrement. De son côté, elle m’annonce que pour des raisons de budget il va falloir se séparer de quelqu’un, tout en me complimentant sur mon travail et en me faisant miroiter une potentielle montée en grade. Je ne suis pas totalement dupe et prend tout ce qu’elle me dit avec des pincettes. J’apprends le lendemain qu’elle a fait le même discours à un autre de mes collègues.

Quelques jours passent et l’une de mes collègues est virée : le matin on lui fait signer un renouvellement de sa période d’essai, pour le soir lui annoncer qu’elle ne doit pas revenir. Je suis abasourdie par cette nouvelle. Que quelqu’un soit renvoyé c’est dur, mais on peut à la limite l’accepter si c’est fait dans le respect de l’autre. Là, le respect n’existe plus. Mon estime pour cette entreprise est sérieusement entaché. J’appelle l’inspection du travail pour demander s’il est possible de faire une telle chose. Réponse : oui.

Mes valeurs s’éloignent irrémédiablement de celles de cette entreprise.

Surtout que, en cherchant un peu sur internet, je tombe sur un article de La Dépêche informant que l’entreprise a déjà épinglée, il y a quelques années, pour travail illégal. Selon cet article, la direction envoyait de faux bulletins de salaires à ses employés et a même dû fermer le temps de mettre au clair son activité. Tout cela m’inquiète encore plus.

La cohésion d’équipe mise à mal

Les jours s’enchaînent et se ressemblent, mais le travail est de plus en plus dur puisque plusieurs collègues ne sont plus là pour aider. L’une de mes collègues s’étant mise en arrêt maladie après un accident du travail, cela fait déjà deux personnes en moins. Une autre m’avoue qu’elle va démissionner, l’un des assistant-manager va être envoyé dans un autre des restaurants de la chaîne… Bref, la cohésion d’équipe est au plus mal à peine un mois après l’ouverture du restaurant. Mais peu importe, je continue à travailler aussi assidûment.

La paye du mois de juillet arrive enfin, je me rends aux bureaux de l’entreprise pour récupérer mon chèque. Et me rends compte que les heures effectuées en juin n’ont même pas commencé à être régularisées. On me demande de revenir l’après-midi pour mettre au clair la situation. Je reviens et la direction m’explique qu’en fait on m’a compté 5 heures de nuit majorées à 10 % en trop et que, du coup, on a commencé à me rembourser mes heures de juin. Sur le moment je comprends bien qu’il y a un problème, mais, prise de court, je ne réponds rien. Après vérification, je vois que j’ai bien fait ces 5 heures-là en juillet : elles ne sont donc pas comptées « en trop ». En faisant comme si c’était le cas, l’entreprise me les paye un euro de l’heure.

Par ailleurs, il avait aussi été dit que nous aurions des primes par rapport à nos horaires en coupure. Mais rien sur les fiches de paies indiquant une quelconque prime. Certainement des erreurs de la part de la direction de l’entreprise, elle ne l’a pas forcément fait sciemment, mais quand on travaille dans ce milieu qui est assez ingrat, c’est difficile à encaisser. C’est une erreur de trop de leur part, je rentre chez moi et décide d’effectuer mon dernier jour dans l’entreprise et puis de partir. Plus tard, on conviendra d’un rendez-vous avec la direction et je finirais par récupérer les heures dues.

Du haut de mes 25 ans, je n’avais jamais eu à faire face à une telle situation dans ma vie professionnelle. Pourtant, je ne suis pas la seule à avoir vécu une expérience de ce type. Mais il est extrêmement difficile d’en parler et de dénoncer une entreprise qui a de telles pratiques, car elles se mettent à l’abri derrière leurs contrats. Des contrats où figurent des phrases du style : « l’employé s’engage à observer une discrétion professionnelle absolue en ce qui concerne les faits ou informations dont il aura connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de ses fonctions, tant pendant l’exécution qu’après la cessation de son contrat ».

Ne pas vendre son temps de vie…

Cette aventure m’a appris, ou confirmé, plusieurs choses : il faut toujours noter minutieusement les heures qu’on a effectivement faite après chaque shift (c’est toujours utile) ; il faut se renseigner en profondeur sur l’entreprise dans laquelle on postule, sur son passé et sur les valeurs qu’elle véhicule ; si possible, lors de son essai (ou avant, sur les réseaux sociaux professionnels), il faut échanger avec des gens qui travaillent dans l’entreprise pour savoir combien de temps les personnes restent en moyenne. Si elles sont toutes là depuis peu de temps alors que l’entreprise a ouvert depuis longtemps c’est que la gestion des salariés n’est pas optimale. Autant ne pas être payé les quelques heures de son essai et partir sans regrets et sans problèmes ; Et il ne faut pas hésiter à appeler l’inspection du travail au moindre doute, même si c’est pour avoir confirmation que la loi du travail protège au maximum les entreprises et au minimum les salariés.

En bref, racisé.e.s ou non, protégez-vous et ne vendez pas votre temps de vie à une entreprise dans laquelle vous vous sentez mal.

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