Leïla Shahid s’est donnée la mort mardi 18 février, à 76 ans, dans le Gard où elle vivait. Déléguée de la Palestine en France de 1993 en 2005, elle avait ensuite été en poste à Bruxelles auprès de l’UE jusqu’en 2015, avant de se retirer de la scène diplomatique. Elle a ensuite continué à défendre inlassablement la cause palestinienne à travers la création culturelle et aux côtés de la société civile. En 2023 [avant l’attaque du 7 octobre et le déclenchement du génocide], elle nous avait accordé un entretien*. Nous avions parlé de la banlieue, de la Palestine, de la résistance. Nous republions ici cet entretien.

Quel lien entretenez-vous avec la banlieue et les quartiers populaires français ?
Ce lien est ancien. Je suis arrivée en France en 1974, je faisais un doctorat de sociologie urbaine sur les camps de réfugiés. J’ai très vite milité dans les quartiers populaires parce que je m’identifiais en quelque sorte aux jeunes d’origine maghrébine. La culture que j’ai rencontrée dans les milieux populaires des banlieues pauvres des grandes villes de France ressemblait beaucoup à l’atmosphère des camps des réfugiés du Liban: l’esprit de révolte, la créativité et la jeunesse de cette population, le déni de la société à leur égard… Tout cela me rappelait ce que j’avais vécu au Liban. J’ai donc d’abord découvert la banlieue dans le cadre de mes études. Mais j’étais aussi à la tête de la GUPS (groupement des étudiants palestiniens) et le représentant officiel de l’OLP en France à l’époque, Ezzedine Kalak (assassiné en 1978) qui était mon mentor et mon patron politique m’a encouragé à entretenir ces relations avec les organisations d’immigrés dans les quartiers. Je n’ai cessé de le faire. A tel point que lorsque a eu lieu la marche de 1983, je ne pouvais pas ne pas y être. Je vivais alors au Maroc depuis 1977 mais je me suis rendue à Paris pour participer à l’arrivée, j’ai marché avec eux, c’était comme un instinct…
En 2003 et 2005, vous avez mené une tournée dans les banlieues françaises avec le journaliste Dominique Vidal et le militant israélien anticolonialiste Michel Warshawski pour échanger avec les jeunes des quartiers sur la situation en Palestine. Qu’est ce qui avait conduit à cette initiative ?
Lorsque en 2002, la deuxième Intifada a éclaté (suite au soulèvement débuté en septembre 2000 après une visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem, NDLR), en France, des jeunes dans les quartiers s’en sont pris malheureusement à des synagogues et à des commerces juifs. Ils croyaient faire une lutte anticoloniale mais ils le transformaient en un conflit entre musulmans et juifs. Déléguée de la Palestine en France, j’ai été furieuse de voir qu’ici personne ne répondait à leurs questions, à cette confusion. J’en ai discuté avec mes amis Isabelle Avran, Dominique Vidal et Michel Warschawski et nous avons décidé qu’il fallait aller sur place, dans les quartiers, pour en parler. Entre mars 2003 et juin 2005, nous avons rencontré près de 18 000 personnes dans 25 villes. Nous avons expliqué sans relâche la nature politique et anticoloniale de la lutte des Palestiniens, rappelé les responsabilités de l’Europe dans le génocide des juifs et le fait que les juifs ont été beaucoup plus en sécurité dans le monde arabe et musulman qu’en Europe, qu’il ne s’agissait en rien d’un conflit religieux, etc. Notre trio fonctionnait très bien mais en 2005 j’ai été nommé à Bruxelles et Dominique et Michel ont préféré ne pas poursuivre sans moi. Isabelle Avran et les éditions de l’Atelier ont alors raconté cette aventure dans un ouvrage Les banlieues, le Proche-Orient et nous (publié à l’époque et aujourd’hui épuisé, NDLR)

Ce n’est que plus tard que vous avez participé à Origines contrôlées, à Toulouse…
Oui, je suis venue au festival en 2016. J’ai rencontré des gens comme Kaoutar Harchi, j’ai adoré. Au départ, Zebda était un groupe de musique qui me faisait danser ; puis ces jeunes musiciens venus des banlieues pauvres de Toulouse ont présenté une liste aux élections municipales et ils ont gagné ! Plus tard, ils se sont rendus à Gaza et ont fait une chanson avec Jean-Pierre Filiu (en 2012), sur la Palestine, j’étais ravie. Je suis vraiment devenue une fan après leur expérience politique de 2001. Et je leur ai dit que ce qu’ils avaient fait était un précédent, une leçon, pour tous les jeunes des quartiers et français d’origine diverses: lorsqu’on s’organise et qu’on représente un courant réel dans une société, on finit par s’affirmer. Leur histoire montre qu’on peut passer de la musique à la politique, la politique citoyenne, d’égalité, celle qui crée des ponts entre quartiers populaires et centre-ville. Leur festival est génial parce que dans un univers où les gens sont souvent traités comme des analphabètes, il amène une réflexion politique, philosophique, sociale et culturelle qui devrait faire rougir les partis politiques.
Le peuple palestinien vit toujours sous occupation face à un pouvoir israélien fascisant et à des colons dont l’impunité semble sans limite. Trente ans après les accords d’Oslo signés à Wahington le 13 septembre 1993, comment en est-on arrivés à cette situation aussi dégradée?
Pour plusieurs raisons. D’abord à cause de l’échec total des accords d’Oslo. Ils sont souvent remis en question aujourd’hui mais ils étaient la meilleure chose qu’on pouvait signer à l’époque, en 1993, où nous étions en position de faiblesse. Le désastre a été dans la mise en œuvre de ces accords. Nous, les Palestiniens, devons faire notre autocritique : nous n’avons pas été assez sérieux dans la négociation des termes de l’accord. On n’aurait jamais dû accepter la séparation de la question des territoires de Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem ni la dimension intérimaire qui renvoyait certains aspects comme les colonies, les réfugiés et Jérusalem à une négociation finale qui n’est jamais arrivée. Tout ça était soi-disant garanti par les européens, arabes et américains censés soutenir Oslo, mais en réalité les seuls qui ont été sérieux à propos d’Oslo, c’est Ytzhak Rabin et Yasser Arafat. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont été tués tous les deux.
Un autre point est le développement d’une société israélienne qui depuis l’assassinat de Rabin est devenue raciste et fière de l’être ; et même fascisante avec aujourd’hui des députés et des ministres appartenant à des groupes considérés comme terroristes. Or contre cette évolution de la société israélienne, personne n’a ouvert la bouche. Les prétendus parrains d’Oslo continuent d’affirmer que rien n’a changé en Israël, soi-disant la seule démocratie au Moyen-Orient !
Enfin, la direction palestinienne qui a pris la place d’Arafat, qui était un visionnaire, n’est pas à la hauteur. C’est une autocratie corrompue qui ressemble à tous les régimes arabes et qui a perdu la confiance de la population, laquelle est plus militante que jamais et n’a pas renoncé à ses droits de lutter. Elle est pleine d’initiative et de ressources, politique et militaire comme on l’a récemment vu à Jenine à Naplouse, mais aussi culturelles et artistiques. Et elle ne se reconnaît pas dans cette direction.
Dans ce schéma, comment continuer à faire vivre le mouvement de solidarité avec la Palestine ?
Toutes les manifestations de solidarité qui renforcent la société civile sont légitimes : la campagne de Boycott désinvestissement sanctions (BDS), comme la création culturelle. Surtout que la société civile palestinienne, en Cisjordanie, à Gaza ou à l’extérieur n’a jamais été aussi confiante en elle-même, aussi dynamique et créative. Deux tiers des Palestiniens sont à l’étranger, dans les camps de réfugiés bien sûr mais aussi des centaines de milliers qui ont une double nationalité, française, canadienne, américaine ou autre. Et cette extraterritorialité de la société palestinienne, de son tissu social, nous donne des atouts extraordinaires. Il y a aujourd’hui une recrudescence d’activités partout au point que les Israéliens en ont la tête qui tourne: ils voient aux Etats-Unis les jeunes juifs qui ne veulent plus être pro-israéliens, en Angleterre, des initiatives avec des bateaux pour Gaza, en France le soutien à BDS, des expositions… La Palestine revient à sa vocation première : être une cause internationaliste et universelle.
Tout ce qui renforce cette société civile palestinienne devenue très sophistiquée en 75 ans d’expérience de lutte anticoloniale est bienvenu. Cette lutte n’existe pas depuis 75 ans pour 50 km carré et un drapeau… On a défendu une cause dont l’essence est universelle : la liberté, la dignité, l’égalité et la laïcité. Et c’est bien mieux qu’un mouvement nationaliste chauvin qui va continuer à militer pour un petit état croupion sous la botte israélienne. Je me moque de ça, je n’ai pas milité toute ma vie, ni mes parents, ni mes grand-parents, pour un petit bantoustan local. Je préfère que la Palestine reste une cause et que cette cause s’allie avec toutes les causes pour l’égalité, la dignité, la liberté et la laïcité dans le monde. Notamment en France.

Nous ne sommes pas attachés, à Chouf Tolosa, aux « grand hommes » ni aux « femmes d’exception ». Nous misons avant tout sur les dynamiques sociales, les rapports de forces, les luttes et les constructions politiques collectives pour transformer la société. Pas sur des individus prétendument sauveurs de l’humanité. Pour autant, certain·es parmi nous ont parfois des trajectoires inspirantes. Par leur engagement sans faille, leur pugnacité, leur intelligence tactique, leur sens politique, leur refus des compromissions, leur capacité à « tenir la ligne » sur la durée, contre vents et marée et quoi qu’il en coûte. Par ce qu’ils·elles représentent et éventuellement incarnent. Sans aucun doute, Leïla Shahid était une femme de cette dimension. Comme beaucoup depuis hier, nous sommes très attristé·es par sa mort. Qu’elle repose en paix, que la terre lui soit douce. Et free Palestine !
- Cet entretien avait été accordé à Chouf Tolosa pour publication dans une revue spéciale consacrée au vingtième anniversaire du festival toulousain Origines contrôlées auquel Leïla Shahid portait une affection particulière. Chouf Tolosa s’était vu confié la coordination éditoriale de ce numéro unique.
