Home L'actuA la une Anda yella ? (Où est-il ?)

Anda yella ? (Où est-il ?)

by Nabil

Le poète et chanteur kabyle Idir est mort. Hommage.

Idir signifie « il vivra ». Idir a fait vivre et connaître la culture berbère en France et dans le monde, sa poésie, sa subtilité, la puissance de cette langue de tradition orale qui a traversé les siècles.

Idir c’est presque le premier contact avec ce monde si lointain et pourtant si familier, pour l’enfant de l’immigration que je suis.

C’est le partage en famille, c’est l’éducation populaire dispensée par nos mères et nos grands-mères.

A vava i nouva, cette chanson écoutée dès le plus jeune âge, notre madeleine de Proust d’enfants de l’exil. Le prétexte pour ma grand-mère pour me raconter cette histoire, au coucher, dans ce petit appartement HLM du nord de la France, bien loin des montagnes de sa Kabylie natale. Amachaou ! (Il était une fois…)

C’est le prétexte pour transmettre un peu de cette culture tant niée par les autres. Parce que la question traverse cette histoire de l’immigration et les générations qui se succèdent, comment ne pas perdre la langue ? Comment ne pas perdre la culture ? Comment ne pas oublier ses racines ?

On apprend le bon français, on va à l’école et on se fraye un chemin, tant bien que mal, dans ce pays, qu’on connaît si bien, le seul qu’on ait vraiment connu, et où l’on a pourtant si peu le droit de citer.

Alors, au milieu des grands débats, des grands mots sur les problèmes d’intégration, il y a cette mélodie, cette voix, ces paroles et ces mots qu’on ne comprend pas bien, mais pourtant pleins de vitalité, qui nous apaisent, nous touchent, nous bouleversent. La poésie kabyle qui rythme nos vies, nos moments de joie, de peine, de rage, de quête.

Idir nous a bercé, il est un bout de nous, de nos familles, de nos histoires. Il est un des fils conducteurs, un véhicule vers l’univers merveilleux de cette terre amazigh, et qui amène naturellement au reste, aux légendes, aux traditions, à l’Histoire, aux autres poètes, à Matoub Lounès, à Aït Menguellet, et à Slimane Azem, bien sûr, la légende de l’exil. Ma grand-mère m’a raconté comment, alors que Slimane Azem venait rendre visite à son frère en Lorraine, la nouvelle s’est répandue et le café où il était s’est rapidement retrouvé pris d’assaut par la communauté kabyle. Mon grand-père était là, parmi ses frères, ces ouvriers de la sidérurgie, dont l’exil se vivait au rythme des chansons de Dda Slimane. Elles faisaient lien avec le pays, entre eux aussi, ces ouvriers immigrés, ces hommes de fer au cœur d’artichaut. Alors Slimane Azem a accepté de prendre sa guitare et de jouer quelques morceaux à ce public improvisé. Et mon grand-père avait apporté sa plus belle cravate pour la faire dédicacer par l’artiste (l’autographe sur cravate, un classique !).

Aujourd’hui, je garde le lien avec la famille, j’essaye d’apprendre le kabyle et l’arabe aussi, je navigue avec plus d’assurance dans les eaux troubles de la question identitaire, je sais d’où je viens, je pense qu’on n’est pas obligés de choisir (faut dire que né d’un père marocain et d’une mère algérienne, faut bien trouver une stratégie de survie !) Mais ce dont je suis sûr, c’est que nos histoires comptent, il faut les raconter.

Je suis fier d’être parmi les héritiers de ce précieux patrimoine porté par nos anciens, ces « analphabètes de grande culture ».

Et je me dis qu’Idir n’est finalement pas parti bien loin, il va continuer à nous accompagner, nous et ceux qui vont vivre après nous, dans nos peines, nos joies, nos doutes, nos combats et nos fêtes.

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Naïma Yahi 4 mai 2020 - 17 h 46 min

Tu m’as fait pleurer Nabil. Merci pour ce beau temoignage et ce bel hommage. Naima

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assia 5 mai 2020 - 3 h 06 min

Merci pour ce magnifique témoignage et pour ce boit d intimité que tu partages avec nous

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