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« Cette situation permet une rencontre sociale très forte »

by Khadija
Dans l’antre du Théâtre de la cité occupé, une oeuvre  de la classe innovation sociale 3, DN MADE cité scolaire rive gauche, workshops accompagné par Luc Perillat alias @drawmyevent illustrateur reportage dessiné d’événements (© Khadija)

Arthur D. fait partie des occupants du Théâtre de la Cité à Toulouse, mobilisés pour faire entendre les voix et revendications d’un secteur très mis à mal par la crise. Pour Chouf Tolosa, ce militant contre le sans-abrisme et le mal logement revient sur la façon dont cette occupation s’organise, ce qu’elle ouvre comme espace d’échange et ce qu’elle permet comme élaboration collective en terme de lutte. Un entretien réalisé le dimanche 23 mars.

Peux-tu nous dire quand l’occupation du théâtre a commencé et quelle place tu tiens au sein de ce mouvement ?

L’occupation a commencé le 11 mars, et depuis le début je n‘ai raté que deux nuits. Je suis occupant depuis le premier jour et jusqu’ici, je me suis principalement occupé de la logistique du lieu et des équipes de nuit. Ce sont d’autres personnes au sein du mouvement qui s’occupent des réunions en journée.

Les occupant.e.s restent-ils/elles tou.t.e.s en permanence sur place ?

Tout le monde ne reste pas sur place. Personnellement, j’ai la chance d’habiter tout près, je suis étudiant et vis dans un logement de 9m2, mes conditions de vie ne changent pas tellement entre ici ou chez moi puisque les problèmes sonores c’est mon quotidien. Je vais quand même parfois chez moi en journée pour avoir un peu d’intimité. Beaucoup de personnes sont là seulement en journée, par exemple celles qui ont des mandats syndicaux ou alors les intermittent.e.s qui sont à l’arrêt en ce moment à cause du contexte sanitaire. Nous avons des calendriers collaboratifs numériques qui nous permettent d’avoir toujours une activité sur place.

Quel est le but de cette mobilisation ?

Un tableau pour proposer et mettre en lien… © Khadija

La liste des revendications de base de la Coordination des Intermittent.e.s et Précaires (CIP) et de la CGT est amendée au fur et à mesure, ici. Mais globalement, il y a un mot d’ordre national auquel les groupes locaux adhèrent : c’est l’abrogation de la loi sur l’assurance-chômage que le gouvernement devrait mettre en place en juillet 2021.

C’est un mouvement social qui part d’une base revendicative assez traditionnelle puisqu’il est porté notamment par la CGT spectacle et la CIP qui ont lancé un mouvement national. Leurs revendications détaillées sont accessibles sur leurs sites ou leur page Facebook (ici et ). A Toulouse, les branches locales de la CIP et de la CGT Spectacle (le Syndicat des artistes musiciens de Midi-Pyrénées SAMMIP-CGT) se sont jointes à d’autres groupes locaux comme Aux Arts ! Etc. et ce sont ces groupes qui, ensemble, ont lancé l’occupation du théâtre. Aux Arts ! Etc. est un groupe issu du mouvement des gilets jaunes, mais il est maintenant très présent dans les luttes locales.

Donc ce mouvement actuel n’est pas seulement lié à l’impact de la crise sanitaire sur le monde du spectacle ?

À la base, ce mouvement a pu laissé penser qu’il tournait uniquement autour des intermittent.e.s du spectacle, ce qui est normal puisque ce sont ces acteurs-là qui l’ont lancé. Dans les revendications de départ, il y a en particulier le renouvellement de leur année blanche d’intermittence. Pour qu’ils puissent continuer, comme c’est le cas actuellement, à toucher leur revenu habituel d’intermittent, bien qu’ils n’aient pas eu la possibilité de faire leur volume horaire annuel. Cette impossibilité est dûe à la fermeture des salles de spectacle, c’est donc une demande logique. Mais du coup, ils ont étendu  cette revendication à tou.te.s les chômeu.r.se.s en fin de droit, toutes les personnes qui travaillent en intermittence, en intérim, ou qui enchaînent les petits CDD et sont soumis à l’activité économique du pays. C’est une histoire de flux tendu : tant qu’il y a une grosse demande d’activité, le fait qu’il y ait beaucoup d’intérimaires peut ne pas poser de soucis, mais dans un moment de crise économique et sanitaire comme on la traverse aujourd’hui, l’activité diminue, donc toutes ces personnes se retrouvent sans travail. Ces gens, qu’on appelle « les intermittents de l’emploi », on demande aussi à ce qu’il y ait des aides pour eux.

Il y a aussi beaucoup d’étudiants présents ici, un collectif s’est créé à partir d’un mouvement étudiant national ayant appelé les écoles nationales supérieures d’art dramatique de France et les conservatoires à se joindre au mouvement. De leur côté, ils revendiquent aussi un RSA jeune. Ils n’étaient pas présents au tout début du mouvement, mais maintenant ils sont très actifs. Du coup, leurs revendications vont venir petit à petit amender notre liste. En gros, il y a une liste nationale et après les revendications sont re-traduites localement selon les enjeux.

Comment les actions sont-elles organisées ?

… un autre pour passer à l’action © Khadija

Nous avons installé deux tableaux : Un « Agenda action » et un autre « Idées en vrac ». Ce dernier retient et recense toutes les idées d’action et les coordonnées de gens qui voudraient faire des choses pour qu’ils puissent se mettre en contact. Une fois que les contact sont établis et qu’une action est montée, par ce biais ou un autre, elle peut apparaître sur le tableau « Agenda actions ». De ce fait, certains événements peuvent être créés en totale auto-gestion grâce aux tableaux. Notre occupation et notre présence dans ce lieu, en facilitant une forme de centralisation des informations, permettent l’émergence de telles activités.

Y-a-t-il eu des problèmes avec les autorités lors de ce genre de rassemblements ou au sein du Théâtre ?

Pour l’instant, absolument rien à signaler de ce côté. Le fait que le théâtre nous accueille et qu’on respecte la loi y participe grandement. Il n’y a pas d’activité illégale ici, notre occupation est dans les clous. Même lors des AG, nous essayons de faire respecter au maximum les gestes barrière. Chaque personne présente est priée de porter correctement son masque, et d’utiliser du gel hydroalcoolique. Et on n’hésite pas à faire constamment des rappels.

On fait tout notre possible mais la direction du théâtre ne nous facilite pas la tâche. Elle nous a refusé l’accès à de nouveaux endroits du théâtre. Nous avions accès à une salle qui nous permettait de faire des réunions dans le calme et d’avoir la nuit une zone de mixité choisie, ou de non mixité, mais cet accès nous a été fermé car ils considèrent qu’on ne respecte pas les protocoles sanitaires.

Or, si avec les personnes extérieures, les conditions sanitaires sont respectées au maximum, pour les occupant.e.s c’est plus difficile. Certains aspects sont très limite : nous ne pouvons faire la vaisselle que dans les toilettes, ce qui pose une question sanitaire urgente à régler. D’autant plus que ce sont les toilettes des femmes, donc en plus d’être crade, c’est sexiste ! Avec ce genre de situation, c’est pas la Covid qu’on risque, plutôt un staphylocoque doré, bien plus grave. On veut le rappeler à la direction et on l’a exprimé lors de certaines de nos assemblées générale : avec des compromis, nous pourrions mieux respecter les demandes liées à la crise sanitaire. 

Tu es toi-même un militant contre le sans-abrisme et les questions de mal-logement. Il y a parfois des sans-abris dans l’occupation du théâtre ?

Oui. Mais nous avons un règlement : nous n’acceptons pas les propos intolérants ou discriminatoires ; pas d’agressivité entre les personnes ; on respecte la volonté de celles et ceux qui souhaitent dormir vu que le bâtiment n’est pas très pratique et on participe aux nombreuses tâches ménagères qui sont partagées de manière équitables. N’importe quelle personne qui respecte ces règles de vie commune à le droit de rester. 

Je trouve que cette situation permet une rencontre sociale très forte entre des gens de différents milieux, notamment des gens qui sont sans domicile et qui même pendant le couvre-feu ne peuvent pas rentrer chez eux. Cette occupation permet ces rencontres, beaucoup d’étudiant.e.s n’avaient jamais côtoyé.e.s de sans abris par exemple. Par mon expérience, je sais que c’est une population qui a beaucoup de problèmes d’addictions et du fait d’avoir organisé des fêtes avant d’entrer dans le militantisme, je connais le domaine de la prévention. Ce qui permet à la fois de former les jeunes sur les questions de prévention liée à l’alcool et à la drogue, mais aussi de faire prendre conscience à ces étudiant.e.s de la situation de précarité dans laquelle peuvent se retrouver certaines personnes et d’amener une réflexion sur ces sujets. De réfléchir sur des questions de fond telles que la nourriture, le logement et l’hygiène. Vu qu’en ce moment les occupant.e.s y sont soumis.e.s, ils/elles vivent la situation, cette question est posée et amène des débats politiques très intéressants, ça permet d’étendre la lutte sociale.

Y-a-t-il une date prévue de fin d’occupation du Théâtre ?

Si le gouvernement cède à toutes les revendications du CIP, de la CGT et de la coordination étudiante, on prendra nos affaires et on partira ! Mais pour le moment on reste. Un rapport de force est en train de se créer, plus de 80 lieux sont occupés en France métropolitaine mais aussi dans le DOM-TOM pour qui la crise économique et sanitaire est encore plus difficile.

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