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« Banlieusards » : pas trop pour, mais bon…

by Soumeya K. et Edgar Figaro

Le 12 octobre dernier, « Banlieusards », le film de Kery James et Leïla Sy était diffusé sur Netflix. Une sortie attendue avec impatience tant par les fans du rappeur français que par toutes celles et ceux qui s’intéressent aux représentations des quartiers et de la banlieue au cinéma. Au sein de la rédaction de Chouf Tolosa les avis sont partagés. Ici, la critique contrastée mais sévère de Soumeya K. et Edgar Figaro.

Banlieusards de Kery James ? Ce n’est pas bien mais c’est bien…

Préambule

Il est de notoriété publique que la réalisation de ce film a été freinée par des difficultés assez spécifiques, de par l’envie d’une vision des banlieues à “contre-courant” de ce qui se faisait. Mais d’honorables intentions ne sont pas forcément un gage de qualité. Nous proposons donc de regarder comment un mauvais film peut être une bonne chose.

Qui est Kery James ?

Le film reprend les messages des dernières années de la carrière de Kery James, 41 ans, se présentant devant nous en tant qu’artiste militant que l’on retrouve dans différents milieux. Il débute le Rap en 1990  dans le groupe Mafia K’1 Fry, avant d’entamer une carrière solo en 2001. Il se veut porteur de message et dénonciateur. Et est souvent vu comme un porte-parole des quartiers en France. 

Le film reprend les engagements militants du réalisateur, tels que la banalisation des bavures policières ou la lutte contre la stigmatisation des habitants de quartiers populaires.  Un écho à l’affaire d’Amine Bentounsi (Kery James soutient Amal Bentounsi, sa soeur, dans sa lutte pour faire condamner les policiers responsables de la mort de ce jeune, en avril 2012), avec la scène où le protagoniste principal, Souleymane, court pour ne pas rater son RER mais se fait interpeller par la BAC ; un autre à la création de sa pièce de théâtre “À vif”, mise en scène dans la séquence de plaidoirie (lire notre article, “A vif sous plusieurs focales”). Tout au long du métrage, nous retrouvons la touche musicale de l’artiste, avec son titre « Banlieusards » qui porte – trop? – le film.  Le réalisateur fait également un clin d’oeil au concours d’éloquence lancé à la fac de Seine Saint-Denis, faisant écho à son association A.C.E.S finançant des études supérieures.

Pourquoi un film ?

Il semblait nécessaire pour l’artiste de diversifier ses canaux d’expression dans le but de toucher un plus large public et surtout de prendre la place qui lui semble légitime parmi les réalisateurs français qui mettent la banlieue en pellicule. Schématiquement, des inconnus du monde des cités parlant des cités. Partant du postulat que ces dits réalisateurs ne peuvent – veulent ? – pas retranscrire stricto sensu la vie des cités, il participe donc à des concours de scénario et est primé mais ne réussit pas à faire produire son film. Faute à la peur des producteurs de se lancer sur un projet avec à sa tête un néophyte ou à leur refus d’investir dans un film se voulant pionnier et porteur d’un message plus véritable. Il se lance alors dans l’écriture d’une pièce de théâtre, A vif, dans laquelle il met en opposition deux avocats qui doivent plaider pour répondre à la question suivante : l’Etat est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ?

A force de détermination, Kery James finit par réaliser son film avec la bagatelle de 2 à 3 millions d’euros de budget. Il ne le diffusera pas en salle mais sur Netflix.

« Banlieusards », comme son nom l’indique, porte sur la situation des quartiers populaires. On y retrouve le principe de cohérence voulu par notre MC chauve, tout du moins celui d’un certain “réalisme” pouvant le plus coller à une représentation à l’écran. Pour des personnes extérieures aux quartiers prioritaires, ce film peut permettre d’observer ces derniers à travers un prisme différent de celui des médias de masse. L’envie des scénaristes a été la non-victimisation des problèmes des quartiers.

Ce n’est pas bien, mais c’est bien

La plupart des retours sont positifs, ceux des spectateurs – sur AlloCiné par exemple – argumentant que la force du métrage est son message, son côté subversif appuyé par la difficulté de production par les différentes modes de financements traditionnels par l’équipe de Leila Sy et Kery James. Seulement, cette idée de fond, au départ partie d’une bonne intention, est un nuage de fumée cachant une réelle carence de mise en scène, d’une part de l’espace géré par les acteurs durant les scènes et une trop faible envie de garnir cinématographiquement les plans. Retours aussi positifs car la trame narrative du récit est “normative” elle reste dans la ligne des métrages – comme beaucoup – confortant le spectateur dans un certain stéréotype de succession de mini faits divers.

Scénaristiquement, il n’y a aucune prise de risque. Le déroulement du récit peut être comparé à une succession d’évènements positifs ou négatifs. Les personnages qui nous sont exposés ne représentent que des instruments pour l’avancée de l’histoire. Ils ne dégagent aucune personnalité, on n’entre pas dans l’intimité des protagonistes. Le pathos est le dogme de toutes les facilités d’écritures de personnages. Là encore, rien n’est manichéen, l’écriture des scènes de soutien scolaire est en soi une avancée dans les représentations des quartiers populaires sur le grand écran, non pas l’efficacité mais sa simple existence peut être louée et mise au crédit de Leila Sy et Kery James – Le temps que met le personnage à se déplacer en cours (loin de sa cité) possible analogie du temps passé à vouloir s’extirper de cette banlieue comme des villages reculés de toute civilisation .

Le montage hétérogène – Leila Sy sait enrichir ses plans mais fait preuve de trop peu d’ambitions et de prises de risque –, le réel déséquilibre de soin amené à chaque séquence manquant de plans d’insert –, la mauvaise temporalité cinématographique et la succession d’asymétrie dans l’espace sont en opposition avec ses clips réalisés très réussis où le besoin de linéarité temporelle est obsolète car il n’y a pas de récit à conter.

La mise en scène timorée tombe dans des constructions de plans et de séquences qui s’apparentent au documentaire, traduisant une certaine monotonie. Excepté l’idée de personnifier la banlieue via les plans en drone sur les bâtiments; ainsi que la scène de boxe, avec une symétrie de plan recherché où un plan sans dialogue nous raconte quelque chose tout comme la séquence finale avec un plan zénithal en fin de métrage qui a un sens. C’est un plan esthétique, il ponctue la fin d’un regard sur les quartiers, qui rappelle le plan d’ouverture du métrage. 

Le choix artistique d’interpréter l’un des rôles principaux dessert le film dans la mesure où le jeu de Kery James est celui que l’on retrouve dans ses clips. Ce qui est à l’opposé de ce qu’un acteur doit performer au cinéma. Trop de forme et d’envie de bien faire pour peu d’efficacité dans les interactions avec les autres personnages et l’espace autour de celui-ci. La mère comme point d’appui des personnages – excellemment jouée – capte tout le “bon” pathos, malgré son trop peu d’apparitions réellement utiles. L’explication étant que Kery James voulait démontrer la possible vie d’un “jeune” .

Conclusion

Porteur de louables desseins, Banlieusards est le premier projet filmique de ce duo de réalisateurs. L’existence du film est une bonne chose et est même une avancée pour le système de production dans le cinéma français (lire à ce sujet notre article « Pourquoi les (bons) films de banlieue galèrent pour toucher le fond » ). Les prix reçus pour le scénario sont des preuves de légitimité pour les producteurs. La réussite de Banlieusards sur Netflix témoigne d’une certaine crédibilité auprès de ce public. Mais des faiblesses de réalisation, et de mise en scène existent, tout comme les prises-sons ainsi que certains plans granuleux démontrent un léger amateurisme.

Bref : Banlieusards: pas trop pour, mais bon… 

Lire également « Banlieusards : franchement pour ! », la critique de Sarah Khorchi et « A vif sous plusieurs focales », à propos de la pièce de théâtre de Kery James.

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