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« Aucun leader charismatique n’a encore émergé »

by Bens

Série l’Algérie chouf d’ici 1/4. Reportage sur un rassemblement de soutien citoyen au peuple algérien, place du Capitole, le 24 Mars, alors que Abdelaziz Bouteflika n’a pas encore été lâché par ses pairs.

Le 24 mars, lors d’un rassemblement citoyen, place du Capitole (©Ben’s)

Depuis plusieurs semaines, le collectif Algérie Démocratique Toulouse appelle à un rassemblement en soutien au peuple algérien presque tous les dimanche à 14h place du Capitole.

Il est environ 14h15 quand j’y arrive ce dimanche, informée par les réseaux sociaux. Le dispositif policier est bien moins important que la veille, lors de l’acte 19 des gilets jaunes ; un camion de CRS, posté discrètement rue du Taur, veille de loin sur le rassemblement, au son d’une chanson franco-algérienne qui parle de liberté. Une cinquantaine de personnes est rassemblée autour d’un grand drapeau blanc rouge et vert, que des volontaires agitent au rythme de la musique. Le rassemblement est très hétéroclite: femmes, hommes, enfants, jeunes et bien plus âgés; aujourd’hui, sous le soleil, on est venu principalement entre ami.e.s ou en famille.

Quand le groupe entame l’hymne algérien, j’aperçois Said (1), un trentenaire que je connais par le biais de mes implications associatives. Français et d’origine algérienne, en ce moment il est de toutes les luttes. Gilet jaune hier, il est venu aujourd’hui en soutien au peuple du pays de ses origines familiales, qui lutte contre « le pouvoir et un système corrompu ». Cette mobilisation, il en rêvait depuis longtemps, sans jamais trop s’autoriser à croire qu’un jour il pourrait la voir, au vu de la fermeté du pouvoir en place. Pour lui, si c’est possible aujourd’hui, c’est qu’« ils ont la dalle, la peur a été dépassée par la faim ».

Said n’a pas la double nationalité et ne vote pas en Algérie. Pour autant, il a hérité de son histoire familiale, et connaît les enjeux politiques du pays qui a vu naître sa famille, presque entièrement émigrée aujourd’hui. Selon lui, « pour un changement durable en Algérie, il faut que le mouvement tienne bon, s’organise, que le peuple multiplie les moyens d’action, pour créer un vrai rapport de force avec un pouvoir qui ne répond pas aujourd’hui, mais dont le silence ne signifie pas pour autant la victoire du peuple. »

Nous sommes interrompus par le lancement de slogans répétés par la foule : « FLN, dégage !FLN, dégage ! » Je reconnais aussi des airs que j’ai souvent entendu chanter en chœur à l’occasion des matchs de l’équipe algérienne. Aujourd’hui, le match c’est contre le pouvoir en place que tous ensemble, ils le mènent. Dans la foule, beaucoup sont connectés en direct via leurs smartphones avec de la famille au bled à qui ils montrent avec fierté le soutien des algériens toulousains.

Rassemblement citoyen du 24 Mars 2019 (© Ben’s)

K.et K., deux jeunes frères que j’ai accompagné à leur arrivée d’Algérie en France il y a quelques années passent là par hasard. L’un d’eux arrive justement d’Oran où il n’était pas rentré depuis des années. Il était « là-bas pour le tourisme », mais a été impressionné par l’ampleur de la mobilisation dans les rues de son pays natal. Ils s’amusent d’ailleurs du peu de personnes présentes à ce rassemblement toulousain : « comparé au bled et à Paris, il n’y a personne! » Nous devons être environ 200. Une demi-heure plus tard, je les aperçois tous les deux chanter et agiter un drapeau sur le muret du parking, et prendre en direct une de leur première leçon de politique.

C’est mon ami Taoufik qui me le fera remarquer plus tard dans la journée : « Ici et là-bas, pour beaucoup de gens, c’est leur première expérience politique. J’ai appelé ma mère l’autre jour, elle m’a dit : rappelle moi plus tard j’ai manif! ». Taoufik est un journaliste et écrivain algérien.

Il parle démocratie algérienne : « Bouteflika est arrivé au pouvoir en 1999. C’est le seul qui a utilisé la Constitution comme un cahier de brouillon. Aucun président avant n’a osé touché la Constitution. Lui, il a fait le mandat à vie. On était le seul pays en Afrique où le mandat présidentiel durait 5 ans. Et il a corrompu tout le monde ! Depuis 1962 en Algérie, le peuple vote mais c’est l’armée qui fait élire. Tous les dirigeants algériens ont été imposés par l’armée, toutes les élections présidentielles ont été falsifiées. Jamais le peuple algérien n’a pu élire son président. C’est pour cela qu’il y avait deux slogans : non à un deuxième mandat et système dégage. On parle d’une deuxième République, sans corruption. »

On nous propose un verre de thé et des msemens comme on le fait à tout le monde depuis le début de l’après-midi. Taoufik évoque la gouvernance de Bouteflika : « Après la période du terrorisme il fallait trouver quelqu’un, mais pas militaire : un civil, avec un carnet d’adresse. Lui avait travaillé pour l’Onu, il était ministre des affaires étrangères à 26 ans. Bouteflika a amené beaucoup à l’Algérie sur le plan économique, il a attiré beaucoup d’investisseurs, les opérateurs de téléphonie mobile, le métro… Il a en partie réglé le problème du logement en Algérie, mais dans les quartiers, il n’y a pas d’infrastructures, rien. Ils n’ont pas ouvert les salles de cinéma, les MJC de quartier sont fermées, au niveau culturel, il n’y a rien. » Mentionnant la maternité d’Oran où, selon lui, les femmes accoucheraient sur des matelas à terre par manque de moyens, il met en cause la responsabilité de l’État : « Eux ils s’en foutent : quand ils veulent se faire soigner, ils viennent ici ! »

Sur la place du Capitole, une maman pousse le fauteuil roulant de sa jeune fille, et veut la mettre aux premières loges : « Je l’ai amenée parce que je veux qu’elle voit, je veux qu’elle se batte, pour elle, car c’est pour elle que nous avons dû partir, pour qu’elle puisse avoir une meilleure vie et des soins. », explique-t-elle.

Taoufik a conscience de la difficulté d’un changement politique : « En Algérie, il n’y a pas d’opposition, il y a des opposants, résume-t-il. Si tu veux créer une nouvelle République, si tu veux créer un gouvernement de transition, il va falloir choisir des représentants. Là, on est au cinquième vendredi et personne n’est sorti, aucun leader charismatique n’a encore émergé. »

Rassemblement citoyen du 24 Mars 2019 (© Ben’s)

Selon lui, le peuple algérien a du mal à se reconnaître dans les personnages politiques existants, dont la légitimité est remise en cause au fil des semaines. « Tout le monde est dans la rue aujourd’hui en Algérie et c’est une force car on ne peut pas parler de transition en excluant. Les islamistes par exemple, beaucoup ne veulent pas traiter avec eux, mais la réalité c’est qu’ils y sont ! Alors il faut faire avec… Je sais pas, tu prends les plus modérés et tu te démerdes ! Cette question commence à se poser en Algérie car le peuple n’en veut plus. Il n’y a aucun slogan islamiste dans les manifs. Les gens en ont un mauvais souvenir et ont peur qu’ils occupent le terrain. Pourtant, ils sont très présents dans la vie quotidienne algérienne et proches du peuple. Plus que les communistes, les laïques, les socialistes etc., qui ne font pas partis de la masse populaire », assure-t-il. Pour lui, le fait de ne pas trouver une solution politique rapide risque d’ « ouvrir la porte à une intervention de l’armée dans la mise en place de la transition ». Son amie Fati. – « fille d’ici »,comme il l’appelle car elle est née en France -, vient de Montauban tous les dimanches, pour les rassemblements. Elle interpelle Taoufik sur la possibilité de « se réunir et se retrouver car il y a des choses que je ne comprends pas, qui m’échappent et que j’aimerais comprendre ». Nous nous quittons sur la perspective de leur prochain échange.

Les rassemblements c’est aussi, et surtout ça : des échanges, entre les uns et les autres, des précisions historiques, des commentaires et des rêves pour demain. Entre les personnes venues spécialement et les badauds tombés dessus par hasard, au final ce rassemblement en soutien au peuple algérien brasse pas mal de monde. Nour, membre du collectif, semble satisfaite et donne rendez vous les dimanches qui suivront, en espérant « que la mobilisation ne s’essouffle pas et augmente encore ». Autour de nous, tout le monde en profite pour prendre des photos, chacun habillé de son plus beau drapeau. Des images qui traverseront bientôt la Méditerranée, envoyées en soutien à ceux qui luttent tous les vendredis dans les rues de toute l’Algérie. Pour les besoins de cet article, je demande à Taoufik combien il pense que nous étions. Et obtiens une vraie réponse de toulousain : « Demain, tu regardes la Dépêche, et tu rajoutes ! ».

L’ALGÉRIE CHOUF D’ICI, une série de Ben’s
Depuis le mois de février, le monde a les yeux fixés sur l’Algérie où est apparue une mobilisation historique contre le gouvernement alors en place et son président, Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier a été contraint de démissionner de ses fonctions le 2 avril, poussé dehors par le peuple, fortement mobilisé partout dans le pays. Fort de cette première victoire, le mouvement continue : chaque vendredi se déroulent des manifestations pour demander un changement politique profond.

Un gouvernement provisoire mené par Nouredine Bedoui, a été mis en place depuis fin mars, jusqu’aux prochaines élections algériennes prévues initialement en juillet, puis annulées.

Pour tous mes amis algériens ou franco-algériens de Toulouse, la séquence est brûlante : il y a celles et ceux qui ont grandi là-bas et se sont un jour retrouvés ici, celles et ceux qui rêvent d’y retourner, d’autres qui ne veulent plus y remettre les pieds. Celles et ceux qui avaient fait le choix d’en partir, et d’autres qui n’avaient pas eu le choix. Et puis, celles et ceux né.e.s ici venant un peu ou beaucoup de là-bas, qui s’y sont retrouvé.e.s, d’autres pas, qui y sont allé.e.s, d’autres pas… L’idée était là, aller vers toutes et tous, les algérien.e.s de Toulouse, et interroger leurs regards, leurs craintes et leurs espoirs, pour l’Algérie de demain.

A lire également sur Chouf Tolosa, les épisodes 2« La seule chose qui me retient ici, ce sont mes enfants » , 3Hafid, pizzeria avec vue (sur l’Algérie) et 4Oran en quête de liberté.

(1) : Said, membre du comité de rédaction de Chouf Tolosa, est notamment l’auteur de la tribune Jeune habitant de quartier populaire, pourquoi j’ai rejoint les gilets jaunes

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